La Grande Marche du Retour et le Prélude de l'Abîme

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La Grande Marche du Retour et le Prélude de l'Abîme
17 Août 2018, "Près de 300 personnes ont également été blessées lors des manifestations de vendredi à Gaza." (AFP)

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1. Introduction et Paramètres Généraux de la Crise

La séquence historique connue sous le nom de « Grande Marche du Retour » (GMR), qui s'est déroulée dans la bande de Gaza du 30 mars 2018 au 27 décembre 2019, représente un point de bascule fondamental dans la trajectoire du conflit israélo-palestinien.[1] Organisée sous la forme de manifestations de masse hebdomadaires, principalement le vendredi, le long de la clôture de séparation militarisée entre l'enclave palestinienne et l'État d'Israël, cette mobilisation a mis en exergue l'impasse politique, la crise humanitaire structurelle et les dynamiques asymétriques inhérentes à ce théâtre géopolitique.[1-1] Le choix de la date inaugurale n'était pas fortuit : le 30 mars correspond à la commémoration palestinienne de la « Journée de la Terre », marquant le souvenir des protestations de 1976 contre l'expropriation de terres arabes en Galilée par les autorités israéliennes.[2] Initialement conçue comme une initiative civile non violente, la mobilisation s'est poursuivie sur une période ininterrompue d'un an, huit mois, trois semaines et six jours, avant d'être formellement suspendue dans son format hebdomadaire à la fin de l'année 2019.[1-2]

L'ampleur de cet événement ne peut être appréhendée qu'à travers le prisme de son coût humain et de ses conséquences juridiques. Sur cette période, les opérations de contrôle des foules et de défense frontalière menées par les Forces de Défense d'Israël (FDI) ont entraîné un bilan humain extrêmement lourd. Les estimations des agences des Nations Unies et de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) font état de 223 à 277 Palestiniens tués (selon les fenêtres d'inclusion des décès liés ou non aux hostilités parallèles), dont des dizaines d'enfants, du personnel médical et des journalistes clairement identifiés.[1-3] De plus, le nombre de blessés s'est élevé à des dizaines de milliers, générant une crise traumatologique sans précédent qui a submergé un système de santé gazaoui déjà au bord de l'effondrement.[3] Du côté israélien, le bilan direct des manifestations frontalières s'est élevé à un soldat tué par un tir de précision palestinien et plusieurs militaires blessés par des éclats d'engins explosifs.[4]

« Les enfants palestiniens sont régulièrement la cible de tirs et tués dans la bande de Gaza en toute impunité, y compris dans des circonstances qui suggèrent des homicides illégaux et délibérés », a déclaré Ayed Abu Eqtaish de Defense for Children International - Palestine. Depuis le début des manifestations, 28 enfants ont été tués et plus de 900 blessés par des tirs à balles réelles des forces israéliennes. [Mohammed Zaanoun/Active Stills/Al Jazeera]

Ce rapport propose une autopsie exhaustive de la Grande Marche du Retour. Il dissèque les racines historiques et socio-économiques du mouvement, l'architecture organisationnelle de la mobilisation, la phénoménologie des tactiques employées sur le terrain, ainsi que la doctrine sécuritaire et le cadre légal des règles d'engagement de l'État d'Israël. Une attention particulière est accordée à l'effondrement médical et socio-économique induit par la létalité de la répression, ainsi qu'aux mécanismes de médiation internationale qui ont cherché à endiguer l'escalade vers une guerre totale. Enfin, l'analyse s'étend aux implications majeures de ces événements sur le droit international pénal, à travers les enquêtes de l'Organisation des Nations Unies (ONU) et de la Cour Pénale Internationale (CPI), et sur la restructuration géopolitique régionale marquée paradoxalement par les Accords d'Abraham.

2. Fondations Historiques et Déclencheurs Structurels

Pour comprendre l'intensité et la durabilité de la Grande Marche du Retour, il est impératif de cartographier le terreau géopolitique, démographique et socio-économique de la bande de Gaza à l'aube de l'année 2018. La mobilisation ne fut pas un phénomène spontané, mais l'éruption d'une pression structurelle accumulée sur plusieurs décennies.

2.1. Le Poids de la Démographie et le Droit au Retour

La bande de Gaza présente une anomalie démographique majeure : sur une population de près de deux millions d'habitants concentrée dans l'un des territoires les plus denses au monde, environ 73 % sont des réfugiés enregistrés auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA).[5] Ces populations, ou leurs descendants, ont été déplacées lors de la guerre israélo-arabe de 1948, un événement commémoré par les Palestiniens sous le nom de « Nakba » (la Catastrophe).[6]

Des Palestiniens déplacés après la chute de Haïfa, escortés par des membres armés de la Haganah, avril 1948

La revendication centrale de la Grande Marche du Retour était intrinsèquement liée à cette réalité démographique. Les manifestants exigeaient l'application stricte de la Résolution 194 (III) de l'Assemblée générale des Nations Unies, adoptée le 11 décembre 1948.

[5-1] L'alinéa 11 de cette résolution stipule que « les réfugiés qui désirent rentrer dans leurs foyers et vivre en paix avec leurs voisins devraient y être autorisés le plus tôt possible ».[5-2] Cette exigence du « droit au retour » sur des terres situées aujourd'hui à l'intérieur des frontières internationalement reconnues de l'État d'Israël constitue une ligne rouge absolue pour les autorités israéliennes, qui y voient une menace existentielle pour le caractère démographique et la souveraineté de l'État juif.[1-4]

2.2. L'Asphyxie du Blocus et l'Effondrement Socio-Économique

Le deuxième catalyseur de la mobilisation fut l'impact cumulé du blocus terrestre, aérien et maritime imposé conjointement par Israël et l'Égypte depuis 2007, à la suite de la prise de contrôle militaire de l'enclave par le mouvement islamiste Hamas.[7] Ce régime de sanctions, qualifié par de nombreuses organisations de défense des droits humains de punition collective, a méthodiquement dé-développé l'économie gazaouie. Israël a historiquement justifié ce blocus par des impératifs de sécurité nationale, affirmant la nécessité d'empêcher le Hamas et d'autres factions armées, telles que le Djihad Islamique Palestinien (PIJ), d'importer des armes et des matériaux à double usage destinés à la fabrication de roquettes ou à la construction de tunnels d'attaque.[1-5]

Le mur séparant Gaza d'Israël en 2021.

Au début de l'année 2018, la situation macroéconomique avait atteint un seuil critique. Les agences des Nations Unies avaient formellement averti que la bande de Gaza risquait de devenir un territoire « invivable d'ici 2020 ».

[7-1] Le taux de chômage global s'était hissé de 44 % en 2017 à 52 % en 2018. Cette crise frappait de manière disproportionnée les jeunes adultes âgés de 19 à 29 ans, qui accusaient un taux de chômage vertigineux de 69 %.[7-2] Simultanément, 53 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté (contre 39 % en 2011), et la pauvreté extrême affectait plus d'un tiers des habitants.[7-3]

Indicateurs Socio-Économiques de Gaza (Pré-GMR, 2017-2018) Pourcentage / Données
Taux de pauvreté global 53 %
Taux de chômage global 52 %
Taux de chômage des jeunes (19-29 ans) 69 %
Part de la population bénéficiant du statut de réfugié ~ 73 %

À cette détresse matérielle s'ajoutait une crise énergétique sévère, limitant la fourniture d'électricité à seulement quelques heures par jour, paralysant ainsi les infrastructures critiques d'assainissement de l'eau et de traitement médical.[7-4] Les effets dévastateurs des trois offensives militaires israéliennes majeures de la décennie précédente (2008-2009, 2012, 2014), qui avaient détruit des milliers d'infrastructures et causé la mort de plus de 4 000 Palestiniens, avaient laissé des séquelles physiques et infrastructurelles non résolues.[7-5]

L'économie de Gaza est entrée en récession en 2014 pour la première fois depuis 2006 [Anadolu]. Environ 70 % des travailleurs de Gaza vivent dans la pauvreté, a déclaré Sami al-Amsi, directeur de la Fédération générale des syndicats palestiniens, selon le Palestine Chronicle.

2.3. La Crise Psychologique et les Fractures Politiques

La confluence du confinement territorial, de la pauvreté endémique et des traumatismes liés aux conflits répétés a généré une crise de santé mentale à l'échelle de la population. Les données cliniques de la période pré-GMR indiquaient que les résidents de Gaza présentaient des taux de troubles de stress post-traumatique (TSPT) et de dépression majeure de trois à quatre fois supérieurs aux standards occidentaux, témoignant d'un sentiment généralisé d'impuissance et de désespoir.[7-6]

En outre, la paralysie géopolitique a été exacerbée par des facteurs politiques internes et externes immédiats. Sur le plan interne, le leadership de l'Autorité Palestinienne (AP) à Ramallah, dominé par le Fatah et dirigé par Mahmoud Abbas, avait imposé à partir d'avril 2017 une série de mesures punitives sévères à l'encontre de la bande de Gaza. L'objectif était de forcer le Hamas à céder le contrôle administratif de l'enclave. Ces mesures incluaient des réductions drastiques des salaires des fonctionnaires, la diminution des paiements pour l'électricité fournie par Israël, et des restrictions sur les transferts médicaux, ce qui a encore aggravé la précarité de la population civile.[6-1] Sur le plan international, la décision du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale de l'État d'Israël et d'y relocaliser l'ambassade des États-Unis a été perçue par l'ensemble du spectre politique palestinien comme une liquidation diplomatique de leur cause, fournissant ainsi l'étincelle géopolitique finale au déclenchement de la marche.[1-6]

3. Architecture Organisationnelle et Consensus Politique

Contrairement à la perception fréquente d'un événement orchestré unilatéralement par des factions armées, la genèse de la Grande Marche du Retour s'inscrit dans une démarche issue de la société civile gazaouie. L'idée fondatrice a été articulée par des activistes indépendants, dont la figure la plus reconnue est Ahmad Abu Artema, poète et journaliste palestinien.4 À travers des publications sur les réseaux sociaux au début de l'année 2018, Abu Artema a plaidé pour une mobilisation pacifique de masse afin de forcer l'agenda international à se pencher sur la Résolution 194 de l'ONU et sur la crise humanitaire fabriquée par le blocus.[5-3]

3.1. Le Haut Comité National

Pour structurer cette initiative citoyenne et éviter qu'elle ne soit cooptée ou fragmentée, une architecture de gouvernance inédite a été mise en place : le « Haut Comité National de la Marche du Retour » (Higher National Committee).[5-4] Ce comité représente une réalisation politique rare dans l'histoire récente palestinienne, parvenant à réunir des entités traditionnellement opposées.

La composition du Haut Comité reflétait l'ensemble du tissu social et politique palestinien. Y siégeaient des représentants de la société civile, des groupes de défense des droits des femmes, des chefs de clans traditionnels (mukhtars), des syndicats étudiants, des personnalités éminentes de la culture, ainsi que des délégués de l'ensemble des partis politiques.[5-5] Fait notable, la démarche a permis de créer un consensus unitaire là où les efforts de réconciliation formels entre le Fatah et le Hamas avaient systématiquement échoué depuis la scission de 2006.[6-2]

Le spectre politique représenté dans l'organisation incluait :

  • Le Hamas : En tant que force de gouvernance de facto à Gaza, son adhésion était indispensable pour la faisabilité logistique.[6-3]
  • Le Fatah : Malgré l'hostilité de l'Autorité Palestinienne à Ramallah envers le Hamas, les cadres locaux du Fatah à Gaza se sont intégrés au comité.[6-4]
  • La « Gauche Stalinienne » et Progressiste : Le Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine (FDLP), le Parti du Peuple Palestinien (PPP) et l'Union Démocratique Palestinienne (FIDA).[6-5]
  • Le Djihad Islamique Palestinien (PIJ) : L'une des principales factions militantes de l'enclave.[1-7]
  • L'Initiative Nationale Palestinienne (Al-Mubadara) et les réseaux BDS : Les activistes du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) ont joué un rôle de sensibilisation idéologique, inscrivant la marche dans la continuité historique de la lutte anti-apartheid sud-africaine et des grèves palestiniennes de 1936.[6-6]

3.2. Logistique et Implication du Hamas

Sur le plan opérationnel, le Haut Comité a divisé ses responsabilités en 12 sous-comités chargés de gérer l'infrastructure de la mobilisation.[5-6] Cinq sites de rassemblement principaux (souvent appelés « Camps du Retour ») ont été érigés à des distances stratégiques de la clôture frontalière, répartis sur l'axe nord-sud de l'enclave : au nord de Gaza, à l'est de la ville de Gaza, dans le centre de la bande, à l'est de Khan Younès, et à Rafah.[5-7]

Bien que le postulat idéologique initial fût celui d'une résistance populaire et non violente, l'approbation et l'implication rapide du mouvement Hamas ont fondamentalement modifié l'échelle et la nature logistique de l'événement.[1-8] Percevant une opportunité stratégique majeure de briser son isolement politique, de contrer les mesures du Fatah et de projeter l'image d'un mouvement de libération nationale capable d'allier gouvernance et résistance populaire, le leadership du Hamas, par la voix d'Ismail Haniyeh, a pris une part active à l'organisation.[8]

Des manifestants palestiniens se rassemblent à l'est de la ville de Gaza le 30 mars 2019 pour la Grande Marche du Retour. (Photo : Mahmoud Ajjour/APA Images)

Le Hamas a fourni des ressources matérielles considérables : financement de la location de bus pour le transport des manifestants vers la frontière, aménagement des terrains, fourniture de nourriture et d'eau, et déploiement de ses agents de sécurité pour encadrer les rassemblements de masse (qui attiraient entre 30 000 et 40 000 personnes lors des pics de mobilisation).[8-1] Cette prise en charge logistique par une entité classée comme organisation terroriste par Israël, les États-Unis, et l'Union européenne a fourni aux autorités israéliennes le principal argument rhétorique et sécuritaire pour traiter la mobilisation comme une menace asymétrique.[9]

4. Phénoménologie de la Mobilisation : Tactiques Civiles et Zones de Friction

La dynamique sur le terrain lors des manifestations de la Grande Marche du Retour s'est caractérisée par une dualité spatiale et tactique frappante, illustrant la tension entre la vision pacifique des organisateurs initiaux et la réalité d'un environnement de conflit asymétrique.

4.1. L'Espace Arrière : Résilience Populaire et Culturelle

La majorité écrasante des manifestants, incluant des familles entières, des personnes âgées et de jeunes enfants, se concentrait dans les campements de tentes situés en retrait, à une distance variant entre 400 et 600 mètres de la clôture de sécurité.[10] Dans cette zone, l'atmosphère s'apparentait à un festival de résilience culturelle et politique. Les sous-comités y organisaient des activités visant à soutenir le moral et à renforcer l'identité nationale.

Les rapports décrivent la tenue de conférences d'éducation politique (teach-ins), de lectures de poèmes, de prières collectives, ainsi que l'exposition de portraits de martyrs ou de journalistes tombés au champ d'honneur.[11] Les aspects de la vie quotidienne s'y perpétuaient sous forme de défiance : célébrations de mariages, performances de danses traditionnelles (dabke), représentations de clowns pour les enfants, et même des tournois de football.[8-2] Les couleurs symboliques palestiniennes et le déploiement massif de drapeaux constituaient l'identité visuelle de cet espace.[11-1]

Le couple palestinien Muaz Rukup et Hedil Naccar, des membres du personnel médical ayant œuvré durant la « Grande Marche du Retour », lors de leur cérémonie de mariage à Gaza, le 2 mai 2018.

4.2. La Zone de Friction : Tactiques de Harcèlement et d'Infiltration

À l'avant-garde de ces campements, dans les centaines de mètres séparant les tentes de l'infrastructure frontalière israélienne, une dynamique radicalement différente s'opérait. Des groupes de jeunes hommes, agissant souvent en marge des directives de non-violence absolue du Haut Comité, s'engageaient dans des affrontements directs avec les forces israéliennes déployées de l'autre côté de la clôture.[12]

Des Palestiniens brûlent des pneus et lancent des pierres à l'aide de frondes en réponse à l'intervention des forces israéliennes lors d'une manifestation de la Grande Marche du Retour. Photographie : Anadolu Agency/Getty Images

Les tactiques employées dans cette zone de friction comprenaient des jets de pierres à l'aide de frondes, et surtout, l'embrasement massif de pneus.[12-1] Cette combustion de caoutchouc poursuivait un double objectif : créer un épais rideau de fumée noire censé aveugler les snipers israéliens et brouiller l'optique des drones de surveillance, tout en rendant l'air suffocant.[4-1] Dans des cas plus extrêmes, des individus ou des cellules affiliées aux factions armées tentaient d'utiliser des outils de coupe pour cisailler et détruire l'infrastructure de la barrière, lancer des grenades, ou poser des engins explosifs improvisés (EEI) afin de créer des brèches pour s'infiltrer en territoire israélien.[1-9]

4.3. Innovation Tactique : Cerfs-Volants Incendiaires et Unités de Confusion Nocturne

Face à l'impossibilité de franchir physiquement la barrière fortement défendue, les groupes palestiniens ont innové en développant des tactiques de projection de force à bas coût. L'une des méthodes les plus emblématiques a été l'utilisation de cerfs-volants et de ballons gonflés à l'hélium équipés de dispositifs incendiaires (chiffons imbibés de carburant en feu) ou de petits explosifs.[12-2] Propulsés par les vents dominants de la Méditerranée vers l'est, ces dispositifs ont franchi la frontière et déclenché d'innombrables incendies dans le sud d'Israël, détruisant des milliers d'hectares de terres agricoles, de forêts et de réserves naturelles, infligeant un lourd tribut économique et psychologique aux kibboutzim et communautés environnantes.[1-10] Cette tactique, surnommée « terrorisme des cerfs-volants » par la presse israélienne, a profondément modifié l'équation sécuritaire.[13]

Un Palestinien lance un cerf-volant transportant un cocktail Molotov par-dessus la clôture frontalière au cours de la troisième semaine de la marche. [Mohammed Zaanoun/Active Stills/Al Jazeera]

En outre, à mesure que la mobilisation s'enlisait, le Hamas et d'autres factions ont parrainé la création d'« Unités de Confusion Nocturne » (Night Confusion Units).[13-1] L'objectif de ces unités spécialisées était d'appliquer une pression psychologique et physique ininterrompue sur l'armée israélienne et les populations civiles adjacentes, transformant les manifestations en un événement opérant 24 heures sur 24.[14] Opérant sous le couvert de la nuit, ces escouades utilisaient des lasers de haute puissance pour éblouir les soldats israéliens, lançaient des explosifs assourdissants contre la clôture, et diffusaient de fausses alertes à la roquette (sirènes d'alerte rouge) via des haut-parleurs orientés vers Israël, forçant les familles israéliennes à se précipiter dans leurs abris anti-bombes de manière répétée.[13-2] Cette stratégie d'attrition nocturne visait à user les nerfs de l'appareil militaire israélien et à monnayer l'arrêt de ces nuisances contre des concessions économiques.[13-3]

5. Doctrine Sécuritaire Israélienne et Cadre Légal des Règles d'Engagement

La réponse de l'État d'Israël face à la Grande Marche du Retour s'est inscrite dans un paradigme de défense souveraine de ses frontières, traité non pas comme une simple opération de maintien de l'ordre civil, mais comme une composante d'un conflit armé asymétrique dirigé par une entité terroriste hostile.[15]

5.1. La Perspective Militaire : Empêcher l'Infiltration Massive

Dès l'annonce de la mobilisation, les services de renseignement israéliens ont anticipé un afflux massif vers la frontière. La topographie spécifique de la zone impose des contraintes sévères : plusieurs communautés civiles israéliennes (comme le kibboutz Nahal Oz) et des centres urbains (comme Sderot) sont situés à seulement quelques centaines de mètres de la séparation.[16] L'appareil sécuritaire israélien estimait que le Hamas utilisait délibérément les dizaines de milliers de civils palestiniens comme boucliers humains pour dissimuler les actions de ses commandos armés.[9-1]

La doctrine opérationnelle de Tsahal (FDI) reposait sur un principe inébranlable : empêcher à tout prix la violation de la souveraineté territoriale israélienne.[15-1] Le spectre d'une foule incontrôlable débordant les défenses et déferlant sur les kibboutzim avoisinants pour y perpétrer des meurtres ou des enlèvements hantait l'état-major.[14-1] En conséquence, l'armée a déployé une force massive comprenant des blindés, des unités anti-émeutes, et, de manière critique, le positionnement de plus de 100 tireurs d'élite (snipers) le long des remblais surplombant la barrière, avec des ordres de tir très spécifiques.[12-3]

Des Palestiniens se mettent à l'abri des tireurs d'élite israéliens lors d'affrontements à la frontière entre Gaza et Israël, le 31 mars 2018. Photographie : Ibraheem Abu Mustafa/Reuters

5.2. Les Règles d'Engagement (ROE) et le Concept d'« Instigateur Principal »

Les règles d'engagement (Rules of Engagement - ROE) édictées par Tsahal ont fait l'objet de vives controverses. Face à une foule civile agressive, l'armée a autorisé l'utilisation de balles réelles comme méthode de contrôle des foules, une pratique qui dévie significativement des standards internationaux du maintien de l'ordre.[12-4] Officiellement, l'armée israélienne soutenait que la force létale n'était utilisée qu'en dernier recours, contre des individus posant un danger clair et immédiat pour la vie des soldats ou des civils israéliens.[10-1]

Cependant, les témoignages recueillis et les enquêtes menées par des organisations comme B'Tselem ont mis en lumière une application beaucoup plus large. Les directives permettaient aux snipers d'ouvrir le feu sur les membres inférieurs des individus classifiés comme des « instigateurs principaux » (key instigators ou major rioters).[10-2] La définition opérationnelle de ce terme était très malléable : il s'agissait de personnes identifiées comme dirigeant la foule, coordonnant le placement des pneus en feu, haranguant les masses, ou utilisant des radios de communication tactique.[10-3] Selon les témoignages, la désignation d'un individu comme instigateur relevait de la seule discrétion du sniper sur le terrain.[10-4] Pire encore, une fois qu'une personne recevait cette étiquette, elle demeurait une cible légitime pour des tirs incapacitants tout au long de l'événement, même si, au moment précis du tir, elle se tenait à l'écart, fumait une cigarette ou se reposait.[10-5]

5.3. Le Traitement Juridique et l'Auto-Blanchiment (Whitewashing)

La légalité de cette politique d'ouverture du feu a été attaquée devant la justice israélienne. En avril 2018, des ONG de défense des droits humains palestiniennes et israéliennes (dont Yesh Din) ont déposé des recours devant la Cour suprême israélienne, siégeant en tant que Haute Cour de Justice (HCJ 3003/18), pour exiger la révocation des règles autorisant les tirs à balles réelles sur des manifestants ne représentant pas un danger mortel immédiat.[9-2] Le 24 mai 2018, la Cour a rendu son arrêt, rejetant les pétitions à l'unanimité et validant la position de l'État.[10-6] Les critiques ont reproché aux juges d'avoir adopté le narratif étatique verbatim, validant le paradigme du conflit armé sans même exiger de lire les règles d'engagement classifiées dans leur intégralité, créant ainsi une illusion de légalité.[10-7]

Parallèlement, face à la pression internationale, l'armée israélienne a instauré un mécanisme d'enquête interne pour examiner les incidents mortels lors des manifestations.[17] Toutefois, des analyses accablantes, telles que le rapport de B'Tselem (dont il convient de noter, conformément à la loi israélienne sur la transparence des financements, qu'il était financé à 79 % par des entités étatiques étrangères en 2020), ont démontré la vacuité de ces procédures.[10-8] B'Tselem a qualifié ces enquêtes d'exercice d'« auto-blanchiment » (whitewashing).[10-9] Le défaut principal de ce système est qu'il n'enquêtait que sur les « incidents exceptionnels »—c'est-à-dire les cas où un soldat déviait de ses ordres—sans jamais remettre en question la légalité de la politique d'ouverture du feu en elle-même.[10-10] Par conséquent, les décideurs politiques et militaires qui avaient formulé, approuvé et maintenu cette doctrine d'usage de la force ont été structurellement soustraits à toute responsabilité pénale.[10-11]

6. Traumatologie de Masse et Effondrement de l'Écosystème Sanitaire

Les conséquences de la confrontation entre les masses palestiniennes et les dispositifs balistiques israéliens ont généré l'une des crises traumatologiques les plus sévères et concentrées du 21e siècle. La disproportion entre l'absence d'armes à feu du côté des manifestants et la létalité des réponses israéliennes a conduit à un bain de sang hebdomadaire.

Clip vidéo circulant sur les réseaux sociaux montrant les violences lors de la Grande Marche du retour.

6.1. Bilan Traumatique Global

Selon les données consolidées par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur la première année de la marche (du 30 mars 2018 au 30 mars 2019), 277 Palestiniens ont été tués lors des manifestations ou d'escalades connexes, parmi lesquels 52 enfants, trois secouristes clairement identifiés et des journalistes.[3-1] Au-delà des décès, le bilan des blessés a atteint des proportions épidémiques : 28 014 Palestiniens ont nécessité des soins médicaux à la suite d'affrontements avec les forces de sécurité israéliennes.[3-2]

La démographie des blessés met en lumière la nature de la mobilisation : l'écrasante majorité des victimes étaient de jeunes hommes. Les statistiques de l'OMS révèlent que 92 % des blessés étaient des hommes (25 720) contre 8 % de femmes (2 294), et que 70 % des victimes (19 682 personnes) étaient âgées de 18 à 39 ans.[3-3] Il est particulièrement alarmant de noter que les enfants de moins de 18 ans représentaient 22 % (6 151) du total des blessés.[3-4]

6.2. La Caractérisation des Blessures par Balles

L'aspect le plus pressant et le plus complexe médicalement a été le nombre ahurissant de blessures par balles réelles (Gunshot Wounds - GSW). Sur les 28 014 blessés de la première année, 6 872 présentaient des plaies par balles, ce qui représentait 25 % de l'ensemble des victimes et accaparait plus de 40 % des lits et des ressources hospitalières de la bande de Gaza.[3-5]

Répartition Anatomique des Blessures par Balles (GSW) - Mars 2018 à Mars 2019 Données OMS
Total des blessures par balles (GSW) 6 872 cas
Membres inférieurs (jambes, genoux) 78,9 % (5 420 cas)
Membres supérieurs (bras) 8,0 % (549 cas)
Abdomen et bassin 4,2 % (286 cas)
Cause fatale : Poitrine / Thorax 38,6 % des décès par GSW
Cause fatale : Tête et Cou 37,1 % des décès par GSW

La concentration de près de 80 % des tirs sur les membres inférieurs corrobore les règles d'engagement de l'armée israélienne visant à neutraliser et handicaper plutôt qu'à tuer systématiquement.[3-6] Toutefois, la réalité physiologique des munitions employées par les snipers a entraîné des mutilations irréversibles. Les chirurgiens de Médecins Sans Frontières (MSF) ont documenté des blessures d'une gravité exceptionnelle. Les balles à haute vélocité utilisées par les fusils de précision israéliens ne se contentaient pas de perforer la chair ; l'onde de choc cinétique pulvérisait littéralement le tissu osseux, arrachait de larges portions de chair, et causait des dommages irréversibles aux structures neurovasculaires (nerfs et vaisseaux sanguins).[3-7]

6.3. Surcharge Hospitalière, Amputations et Handicaps

La cadence hebdomadaire de ces blessures—des centaines de jeunes hommes arrivant en l'espace de quelques heures chaque vendredi—aurait submergé n'importe quel système de santé des pays développés.[3-8] Pour le système de Gaza, souffrant d'une pénurie chronique d'électricité, de fournitures stériles, d'antibiotiques et de spécialistes en chirurgie reconstructive à cause du blocus, la situation tenait du cauchemar logistique.[7-7]

Pour pallier cet effondrement, le Ministère de la Santé de Gaza et le Croissant-Rouge Palestinien ont dû innover en établissant des Points de Stabilisation des Traumatismes (Trauma Stabilization Points - TSPs) à proximité immédiate des zones de manifestation.[3-9] Ces centres de triage avancés ont permis de traiter 41 % des traumatismes mineurs (inhalation de gaz lacrymogène, blessures par balles en caoutchouc) sur place, empêchant ainsi l'engorgement total des blocs opératoires des hôpitaux centraux, tels que l'hôpital Al-Shifa, et sauvant potentiellement des centaines de vies de chocs hémorragiques.[3-10] De plus, l'intervention d'organisations comme MSF a été vitale ; l'ONG a triplé sa capacité chirurgicale sur le territoire pour tenter de faire face à l'afflux.[18]

Chirurgie pratiquée par MSF, Territoires palestiniens, 2018 Heidi Levine/Sipa Press

Néanmoins, les conséquences à long terme ont été dramatiques. L'OMS a recensé, sur la première année seulement, au moins 124 amputations de membres (dont 109 membres inférieurs), incluant 21 enfants amputés.[19]

Abdullah al-Anqar, 13 ans, reçoit des soins postopératoires à la clinique de Médecins Sans Frontières (MSF) à Gaza le 10 juin 2018. Il a été blessé par balle par un tireur d'élite israélien lors d'une manifestation le long de la frontière entre Gaza et Israël en mai.

De plus, 22 patients ont été frappés de paralysie suite à des lésions de la moelle épinière, et 9 autres ont subi une perte permanente de la vue.[19-1] Entre 1 200 et 1 700 patients (soit jusqu'à 30 % de la cohorte blessée aux membres inférieurs) ont été diagnostiqués comme nécessitant des traitements tertiaires hautement spécialisés, incluant des chirurgies reconstructives itératives, des greffes osseuses et un suivi en orthopédie.[3-11] Dans un grand nombre de cas, les fractures ouvertes exposées à un environnement précaire se sont infectées, menant à l'ostéomyélite et rendant l'amputation inévitable des mois après la blessure initiale.[18-1]

7. Répercussions Socio-Économiques : La Mutilation d'une Génération

La Grande Marche du Retour n'a pas seulement causé un désastre médical, elle a généré une onde de choc socio-économique qui a durablement fragilisé la structure sociétale de Gaza. Le profil démographique dominant des blessés—des hommes jeunes, âgés de 18 à 39 ans—correspond à la force de travail vitale sur laquelle reposent des familles entières.[3-12] La transformation abrupte de milliers de jeunes hommes en état de dépendance physique et financière a agi comme un accélérateur de l'effondrement socio-économique.

Dans une enclave où le tissu économique était déjà exsangue, l'invalidité prolongée ou permanente des soutiens de famille a précipité des foyers entiers dans l'extrême pauvreté. La perte d'un emploi dans le secteur de la construction ou dans l'agriculture, associée aux coûts collatéraux des soins médicaux de longue durée (médicaments analgésiques, pansements, physiothérapie), a créé un fardeau intenable.[20] Des rapports humanitaires, tels que ceux de l'Office de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), documentent la désintégration intrafamiliale résultant de cette pression. Les dynamiques de stress aigu, liées à la douleur chronique et à l'impuissance financière des hommes blessés, ont entraîné une augmentation significative des taux de divorce, la pauvreté rendant la survie du noyau familial impossible.[21]

Patients à la clinique de MSF à Gaza (Photo : Médecins Sans Frontières)

Les répercussions sur le capital humain et éducatif ont été tout aussi dévastatrices. Les études d'impact social démontrent que la crise sécuritaire a augmenté le risque de déscolarisation. Selon ONU Femmes, la moitié des étudiants blessés au cours de la Grande Marche du Retour ont abandonné leurs études.[22] Plus pernicieux encore, la détérioration économique des foyers a induit des stratégies de survie aux conséquences dramatiques pour la jeunesse non blessée : de jeunes garçons ont été contraints de quitter l'école pour générer des revenus de substitution sur le marché noir ou informel, tandis que des jeunes filles étaient retirées du système scolaire pour assurer les soins médicaux et domestiques prodigués aux proches handicapés, voire mariées de façon précoce pour alléger la charge financière du foyer.[22-1] Ainsi, les balles tirées à la frontière ont eu un effet d'entraînement mutilant non seulement les corps, mais aussi l'avenir éducatif et social de la génération suivante.

8. Médiations Internationales et Accords de Cessez-le-Feu Non Écrits

Au fil des mois, à mesure que le bilan s'alourdissait et que les tactiques de harcèlement (cerfs-volants incendiaires, unités nocturnes) usaient les nerfs de la société israélienne, le risque de glissement vers une guerre totale—une quatrième guerre de Gaza—est devenu imminent. La Grande Marche du Retour, bien qu'initiée comme un acte de résistance civile, s'est transformée en un outil de négociation asymétrique par lequel le Hamas tentait de forcer l'assouplissement du blocus.[8-3]

Pour éviter un embrasement régional, un intense ballet diplomatique s'est mis en place. L'Égypte (par le biais du chef du service de renseignement général en charge des affaires palestiniennes, le major général Ahmed Abdel-Khaliq), l'ONU (représentée par l'envoyé spécial Nikolay Mladenov), et le Qatar ont agi en tant que médiateurs clés entre le Hamas et Israël.[23] Ces négociations indirectes, souvent menées au bord de l'abîme sécuritaire, ont abouti à ce que les observateurs internationaux ont qualifié d'« arrangements » (understandings) ou de cessez-le-feu non écrits.[8-4]

Ces arrangements ont été structurés autour de processus de désescalade progressive en plusieurs phases.[8-5]

  1. Imposition du Calme par le Hamas : En échange de concessions économiques, le Hamas s'est engagé à faire cesser l'utilisation d'engins explosifs, à interdire l'envoi de ballons incendiaires vers Israël, à éloigner les manifestants de la clôture de sécurité et à geler les activités des « unités de perturbation nocturne ».[8-6]
  2. Allégement du Blocus par Israël : En retour, Israël a accepté, sous l'insistance de la communauté internationale, de desserrer l'étau économique. La concession la plus critique a été l'autorisation de transferts financiers massifs en provenance du Qatar.[8-7] Avec l'approbation explicite des autorités israéliennes (et l'accord tacite des États-Unis), le Qatar a injecté environ 30 millions de dollars par mois dans la bande de Gaza. Ces fonds en espèces, introduits via des valises diplomatiques, étaient destinés à payer les arriérés de salaire des dizaines de milliers de fonctionnaires du gouvernement du Hamas, à distribuer des aides d'urgence de 100 dollars aux familles les plus démunies, et à subventionner l'achat de carburant industriel (passant par des camions-citernes supervisés) pour faire tourner la seule centrale électrique de Gaza, faisant grimper l'alimentation de 6 à 18 heures d'électricité par jour.[8-8]

Cette architecture financière, soutenue par le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, n'était pas dénuée d'arrière-pensées stratégiques à long terme. En avalisant l'injection de capitaux qataris et en délivrant, à terme, des milliers de permis de travail pour que des ouvriers gazaouis viennent travailler en Israël, le gouvernement israélien consolidait le pouvoir du Hamas à Gaza.[24] La stratégie sous-jacente de cette politique était de cimenter la fracture institutionnelle entre la bande de Gaza dirigée par le Hamas et la Cisjordanie gouvernée par l'Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas.[24-1] En maintenant deux entités palestiniennes opposées et en réduisant la crise de Gaza à un problème strictement humanitaire et de pacification financière, le gouvernement israélien paralysait toute perspective de création d'un État palestinien unifié.[24-2] La Grande Marche du Retour aura donc paradoxalement servi de levier pour stabiliser provisoirement le pouvoir du Hamas tout en servant la doctrine géopolitique du maintien du statu quo israélien.

Le succès relatif de ces arrangements financiers a conduit le Haut Comité National, sous l'influence des factions armées qui avaient obtenu ce qu'elles jugeaient être un répit économique vital, à annoncer officiellement, le 26 décembre 2019, la transition de la marche d'un rythme hebdomadaire à un rythme mensuel ou à des rassemblements limités aux jours de commémoration nationale, marquant de facto la fin opérationnelle de la Grande Marche du Retour.[1-11]

9. Droit International, Enquêtes Onusiennes et Juridiction de la CPI

La gestion martiale des manifestations par Israël a suscité une levée de boucliers au sein des instances juridiques internationales, plaçant la Grande Marche du Retour au cœur de l'évolution du droit pénal international contemporain.

9.1. La Commission d'Enquête de l'ONU

Face au bilan meurtrier des premières semaines, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies a adopté, le 18 mai 2018, la résolution S-28/1. Celle-ci ordonnait le déploiement urgent d'une commission d'enquête internationale indépendante (Commission of Inquiry - CoI) pour examiner les violations alléguées du droit international humanitaire (DIH) et du droit international des droits de l'homme (DIDH) dans les territoires palestiniens occupés, particulièrement lors des protestations civiles à Gaza.[17-1] Dirigée par l'Argentin Santiago Canton, épaulé par Sara Hossain (Bangladesh) et Betty Murungi (Kenya), la commission a publié ses conclusions détaillées entre février et mars 2019.[25]

Les conclusions de la commission ont été juridiquement dévastatrices. Ayant analysé la mort de 189 Palestiniens sur l'année 2018, la commission a affirmé que les forces de sécurité israéliennes avaient tué 183 manifestants à balles réelles de manière illégale.[12-5] Le point d'achoppement central résidait dans la nature du cadre légal applicable. Alors qu'Israël prétendait agir sous le paradigme de la conduite des hostilités (droit des conflits armés) permettant de cibler des combattants ennemis[12-6], la commission a jugé que, malgré des actes sporadiques de violence (jets de pierres, ballons incendiaires), les manifestations demeuraient fondamentalement de nature civile.[12-7]

Dès lors, les événements relevaient du paradigme du maintien de l'ordre, encadré par le droit international des droits de l'homme, qui interdit le recours à la force létale à moins que la cible ne pose une menace imminente pour la vie ou l'intégrité physique d'autrui.[12-8] Tirer sur des manifestants situés à des centaines de mètres des soldats derrière une barrière militarisée ne répondait pas à ce critère strict d'imminence. La commission a conclu qu'elle disposait de « motifs raisonnables de croire que des tireurs d'élite israéliens ont tiré intentionnellement sur des enfants, des professionnels de la santé et des journalistes », constituant des violations graves pouvant s'apparenter à des crimes de guerre (homicides volontaires) ou des crimes contre l'humanité, invitant Israël à traduire les responsables en justice.[25-1]

Israël a rejeté le rapport en bloc, le qualifiant de biaisé et affirmant qu'il ignorait délibérément l'utilisation stratégique par le Hamas des masses civiles pour orchestrer des percées frontalières.[17-2]

9.2. Implication de la Cour Pénale Internationale (CPI)

Le refus d'Israël d'ouvrir des enquêtes pénales crédibles sur la chaîne de commandement ayant autorisé ces règles d'engagement a accéléré l'intervention de la Cour Pénale Internationale de La Haye. Comme souligné par l'organisation B'Tselem, le principe de « complémentarité » du Statut de Rome stipule que la CPI ne peut intervenir que si la justice nationale de l'État concerné est incapable ou refuse de mener de véritables investigations (unwilling or unable).[10-12] L'auto-blanchiment systémique pratiqué par la justice militaire israélienne a donc levé cet obstacle juridique.[10-13]

C'est dans ce contexte juridique, largement alimenté par le volume de preuves accumulées lors de la Grande Marche du Retour, que la procureure de la CPI de l'époque, Fatou Bensouda, a émis un avertissement solennel aux parties, suivi le 20 décembre 2019 de l'annonce de l'ouverture officielle d'une enquête sur les crimes de guerre présumés commis en Palestine depuis le 13 juin 2014 (incluant les événements de Gaza en 2018-2019).[26] Cette instruction judiciaire internationale, s'appuyant sur les méthodes illégales de ciblage de civils documentées lors des marches, a servi de socle et de jurisprudence pour les procédures qui, propulsées par la guerre de 2023, ont mené à la demande historique du procureur Karim Khan, en 2024, de délivrer des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, son ministre de la Défense Yoav Gallant, ainsi que contre les dirigeants du Hamas tels que Mohammed Deif et Yahya Sinwar (avant leur décès), pour des crimes incluant le meurtre, la persécution et le ciblage intentionnel de civils.[27]

Karim Khan, en 2024 : « La cour autorise la poursuite des accusations pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, portant principalement sur la stratégie israélienne d'affamer les civils de Gaza et de les priver de fournitures médicales et autres produits de première nécessité. » Photographie : CPI/Rex/Shutterstock

10. Impact Géopolitique Régional et les Accords d'Abraham

Si la Grande Marche du Retour a attiré la sympathie des cercles de la société civile mondiale et mobilisé les institutions de l'ONU (telle que l'Assemblée générale qui a adopté en juin 2018 la résolution ES-10/20 condamnant les violences israéliennes[28]), elle a parallèlement mis en évidence l'érosion dramatique de la solidarité d'État arabe envers la cause palestinienne.

Historiquement, le paradigme diplomatique du Moyen-Orient stipulait que la normalisation des relations entre le monde arabe et l'État d'Israël ne pourrait advenir qu'après la résolution du conflit israélo-palestinien et la création d'un État palestinien souverain avec Jérusalem pour capitale.[29] Or, la période qui a immédiatement suivi le bain de sang de la Grande Marche du Retour a démontré l'obsolescence de ce postulat.

En 2020, sous l'égide de l'administration américaine, une bascule diplomatique historique s'est opérée avec la signature des Accords d'Abraham.[29-1] Les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, puis le Soudan et le Maroc, ont normalisé leurs relations diplomatiques et commerciales avec Israël.[30] Ces accords ont démontré que les considérations géopolitiques pragmatiques des États arabes, désireux d'accéder aux technologies de pointe israéliennes et de former un rempart stratégique commun face à l'influence de l'Iran, avaient prévalu sur l'indignation morale suscitée par les morts de la clôture de Gaza.[29-2]

Le président Donald J. Trump, le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, le Dr Abdullatif bin Rashid Al-Zayani, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Abdallah ben Zayed Al Nahyane, signent les Accords d'Abraham le mardi 15 septembre 2020, sur la pelouse sud de la Maison Blanche. (Photo officielle de la Maison Blanche par Shealah Craighead)

Pour les responsables politiques israéliens, les Accords d'Abraham ont validé l'idée que le conflit palestinien (et par extension le problème structurel du blocus de Gaza) n'était plus la cause fondamentale de l'instabilité régionale, et qu'Israël pouvait s'intégrer pacifiquement dans la région sans avoir à faire de concessions territoriales ou diplomatiques majeures aux Palestiniens.[31] Les centaines de manifestants morts et les dizaines de milliers de blessés palestiniens n'ont pas empêché cette reconfiguration géopolitique, renforçant le sentiment d'abandon complet au sein de la population de Gaza et balisant le terrain psychologique et stratégique pour les escalades d'une violence cataclysmique qui surviendraient en 2023.[32]

11. Conclusion Analytique

La Grande Marche du Retour à Gaza demeure un épisode fondateur et traumatique de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient. Au-delà des batailles rhétoriques opposant le narratif de la résistance populaire pacifique à celui du contre-terrorisme frontalier, la mobilisation a agi comme le révélateur tragique des pathologies systémiques du conflit israélo-palestinien.

Un manifestant arrache des barbelés le long de la clôture de Gaza, à mains nues (M. Hajjar/MEE)

Née d'une urgence humanitaire incontestable et d'un désespoir socio-économique généré par plus d'une décennie de blocus, la marche a d'abord réussi à unifier brièvement un spectre politique palestinien chroniquement fragmenté.[6-7] Toutefois, son évolution a rapidement démontré l'impossibilité de maintenir une résistance strictement pacifique dans un écosystème gouverné par des factions armées d'une part, et confronté à une doctrine militaire implacable de l'autre.[9-3] L'adaptation tactique asymétrique (du cerf-volant incendiaire à la diffusion d'alertes nocturnes) a mis en échec la tranquillité des communautés israéliennes frontalières, forçant l'État hébreu à négocier indirectement des concessions financières substantielles.[8-9]

Cependant, le coût payé par la société palestinienne fut colossal. La politique israélienne d'usage de tirs de précision a généré une crise de santé publique d'une morbidité sans précédent, mutilant délibérément une génération entière de jeunes hommes et instaurant un cycle de pauvreté et de dépendance au sein de milliers de foyers gazaouis, grevant l'avenir de l'enclave pour des décennies.[3-13]

Sur le plan géopolitique, la marche s'est révélée être un échec stratégique quant à ses objectifs premiers : le droit au retour est resté une chimère inatteignable, et le blocus, bien que perméable aux subventions qataries, n'a jamais été levé, renforçant au passage le contrôle politique du Hamas.[1-12] Surtout, la normalisation des relations israélo-arabes qui a suivi immédiatement après la répression de la marche a illustré la marginalisation absolue de la cause palestinienne sur l'échiquier diplomatique.[29-3]

En définitive, l'impunité structurelle entourant les violations du droit de la guerre perpétrées lors de la Grande Marche du Retour, documentée par l'ONU et analysée par les instances pénales internationales, a exacerbé le désespoir de Gaza. Cette soupape de pression, qui s'était ouverte sous forme de manifestations à la frontière, a été refermée à la fin de 2019 par un saupoudrage d'aides financières.[11-2] En ne traitant que les symptômes économiques et en ignorant les causes profondes du confinement et de la souveraineté, les acteurs impliqués n'ont fait que reporter l'implosion totale du système, annonçant le retour à une conflictualité armée d'une ampleur inédite dans les années qui suivirent.

Sources des citations


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  2. Gaza's Great March of Return: humanitarian emergency and the silence of international health professionals - PMC, consulté le mai 2, 2026, https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6590976/↩︎
  3. Emergency Trauma Response to the Gaza Mass Demonstrations ..., consulté le mai 2, 2026, https://reliefweb.int/report/occupied-palestinian-territory/emergency-trauma-response-gaza-mass-demonstrations-2018-2019↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎
  4. Six Months On: Gaza's Great March of Return - Amnesty International, consulté le mai 2, 2026, https://www.amnesty.org/en/latest/campaigns/2018/10/gaza-great-march-of-return/↩︎↩︎
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  6. Back to the Future: The Great March of Return | Al-Shabaka, consulté le mai 2, 2026, https://al-shabaka.org/commentaries/back-to-the-future-the-great-march-of-return/↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎
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  8. Rebuilding the Gaza Ceasefire | International Crisis Group, consulté le mai 2, 2026, https://www.crisisgroup.org/rpt/middle-east-north-africa/israelpalestine/191-rebuilding-gaza-ceasefire↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎↩︎
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  28. General Assembly Adopts Resolution on Protecting Palestinian Civilians Following Rejection of United States Amendment to Condemn Hamas Rocket Fire, consulté le mai 2, 2026, https://press.un.org/en/2018/ga12028.doc.htm↩︎
  29. DYNAMICS OF NORMALIZATION IN THE NEW “MIDDLE EAST”: AN ANALYSIS OF THE ABRAHAM ACCORDS AND ARAB STRATEGIC INTERESTS, consulté le mai 2, 2026, https://jurnalfuf.uinsa.ac.id/index.php/JRP/article/view/2791/1659↩︎↩︎↩︎↩︎
  30. Progress in the Normalization of Relations between the Arab Countries and Israel NIDS East Asian Strategic Review 2022, consulté le mai 2, 2026, https://www.nids.mod.go.jp/english/publication/east-asian/pdf/2022/e02.pdf↩︎
  31. Israeli-Arab Normalizations: An Inflexion Point for the Middle Eastern Politics, consulté le mai 2, 2026, https://www.institutmontaigne.org/en/expressions/israeli-arab-normalizations-inflexion-point-middle-eastern-politics↩︎
  32. The New Normal - Arab-Israeli Normalization and the Israeli-Palestinian conflict - Israel Policy Forum, consulté le mai 2, 2026, https://israelpolicyforum.org/wp-content/uploads/2021/10/The-New-Normal-Arab-Normalization-and-The-Israeli-Palestinian-Conflict-Full-Study.pdf↩︎

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